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Anniversaire de la signature du Traité de l’Élysée

Discours prononcé par Madame Angela Merkel, Chancelière de la République fédérale d’Allemagne, à l’occasion du cinquantième anniversaire de la signature du Traité de l’Élysée

Orateur :
Angela Merkel
mardi, 22. janvier 2013
Lieu :
à Berlin

devant le Bundestag

Messieurs les Présidents des Parlements,
Monsieur le Président de la République, cher François Hollande,
Monsieur le Président fédéral,
Monsieur le Premier Ministre Jean-Marc Ayrault,
Monsieur le Président du Bundesrat,
Monsieur le Président de la Cour constitutionnelle fédérale,
Chers collègues membres des gouvernements et des parlements de nos deux pays, 

Il y a cinquante ans qu’était signé à Paris le Traité de l’Élysée et c’est pour y rendre hommage que nous sommes réunis aujourd’hui. Ce traité, les deux hommes d’État Konrad Adenauer et Charles de Gaulle l’ont scellé non seulement par leur signature mais aussi par l’accolade chaleureuse qu’ils se sont donnée spontanément. Cette accolade est restée le symbole de ce traité.

Cher François Hollande, je voudrais te remercier de m’avoir invitée l’année dernière à revenir sur les traces de Konrad Adenauer et de Charles de Gaulle, à Reims le 8 juillet, pour commémorer la grand-messe qui y avait eu lieu cinquante ans auparavant et de m’avoir accompagnée à Ludwigsburg en septembre où nous avons célébré le cinquantenaire du discours remarquable que Charles de Gaulle avait adressé en allemand à la jeunesse allemande pour lui prodiguer ses encouragements. Il avait dit : Vous êtes les enfants d’un grand peuple, d’un peuple qui a parfois commis de grandes fautes mais qui a aussi réalisé de grandes choses dans l’Histoire.

Le Traité de l’Élysée a placé les relations franco-allemandes sur des fondements politiques entièrement nouveaux, tel était l’espoir qui l’accompagnait à l’époque et qui s’est concrétisé au fil du temps comme nous le savons. Le traité a ouvert la voie à une réconciliation durable entre Allemands et Français. Il définit pour nous aujourd’hui le cadre d’une amitié profonde et d’une multitude de projets au niveau de la société civile. Cela revêt une importance primordiale non seulement pour nos deux pays, l’Allemagne et la France, mais aussi pour l’Europe dans son ensemble. Notre joie n’en est donc que plus grande d’être réunis ici aujourd’hui et cela, à une époque qui est loin d’être facile.

En effet, l’image que l’on se fait actuellement de l’Europe est marquée par la crise qui frappe la zone euro. Cette crise marque également, et cela est bien plus alarmant, la vie quotidienne de beaucoup de personnes en Europe. Je pense que l’on peut dire qu’elle place l’Union européenne devant le plus grand défi qu’elle ait jamais connu. Mais quels enseignements pouvons-nous tirer de ces cinquante années d’amitié franco-allemande ? Elles nous montrent qu’il est possible de résoudre même les problèmes les plus graves si l’on prend conscience de la force qui émane de la paix dans la liberté et si l’on a le courage du changement.

Aujourd’hui, on a souvent vite fait de dire que le Président de Gaulle et le Chancelier Adenauer s’étaient tendu la main en signe de réconciliation et qu’ils avaient consacré ce geste dans le traité d’amitié franco-allemand. Comme si cela avait été si simple. Loin de là. À Reims, nous avons rencontré des personnes qui avaient assisté à l’époque à la visite de Charles de Gaulle et de Konrad Adenauer. Nous leur avons demandé quel avait été leur sentiment à ce moment‑là. Elles nous ont répondu qu’après tout ce qui s’était passé pendant la Seconde Guerre mondiale, elles n’avaient pas cru à la réconciliation.

Nous savons toutefois que des contacts avaient déjà été noués entre Allemands et Français avant la signature du Traité de l’Élysée, soit entre anciens résistants, soit à travers les premières rencontres de jeunes ou les premiers jumelages de villes. Tout cela avait commencé très tôt. Et pourtant nombreux étaient ceux qui, ayant à l’esprit les atrocités de la guerre mondiale et la responsabilité perpétuelle de l’Allemagne s’agissant de la guerre et de la destruction, se demandaient si une véritable réconciliation était possible à long terme. Était‑il réellement possible de voir se tisser des liens d’amitié entre Allemands et Français ? Comment les relations particulières qui existaient entre l’Allemagne et la France cadraient-elles avec l’unification européenne que les Traités de Rome venaient d’asseoir sur de nouveaux fondements historiques quelques années auparavant ?

On oublie trop souvent toutes les difficultés que les bâtisseurs politiques de l’amitié franco-allemande ont rencontrées face à ces inquiétudes au sein de leurs partis, dans leurs pays et dans un monde alors marqué par la confrontation entre l’Est et l’Ouest. Rappelons-nous : août 1961 avait vu la construction du mur de Berlin. Peu de temps après, les chars américains et soviétiques se faisaient face à Checkpoint Charlie. Le monde retenait son souffle. Suivit la crise de Cuba en octobre 1962. Jamais auparavant, et plus jamais par la suite, le monde ne devait se trouver si près du précipice dans lequel l’aurait entraîné un conflit nucléaire.

Voilà le contexte dans lequel se sont déroulés ces débats à l’époque. François Hollande vient d’évoquer le préambule du traité. En Allemagne, d’aucuns craignaient que le traité franco-allemand ne soit interprété comme un signal à l’encontre de la Grande-Bretagne, des États-Unis, de l’intégration européenne et de l’OTAN. Car, dans la situation de l’époque, nombreux étaient ceux qui étaient convaincus qu’il ne pouvait y avoir qu’une alternative et qu’il fallait choisir entre Paris et Washington, entre la coopération européenne et la coopération transatlantique. Il est heureux qu’aujourd’hui, cinquante ans plus tard, nous comprenions parfaitement qu’une telle théorie avait ses limites et que notre coopération dans le domaine de la politique étrangère repose sur trois piliers à la fois possibles et nécessaires : le pilier franco-allemand, le pilier européen et le pilier transatlantique.

Mais aujourd’hui, nous savons aussi que l’action de de Gaulle et d’Adenauer était nourrie par une vision, qu’elle était porteuse d’avenir et qu’elle nous oblige autant qu’elle nous a ouvert d’incroyables marges de manœuvre. Le rapprochement prudent se transforma en amitié. La réconciliation fit place à la curiosité à l’égard du voisin vivant sur l’autre rive du Rhin. Cette curiosité, il faut la préserver, et c’est là aussi notre mission, et la transmettre de génération en génération. En effet, si quelqu’un n’est pas curieux, ce n’est pas par un traité qu’on pourra lui ordonner de s’intéresser aux autres.

Les échanges de jeunes, les jumelages de villes, la coopération des milieux économiques, les projets médiatiques communs, la coopération dans le domaine des sciences et de la recherche : voilà les projets qui caractérisent la réalité actuelle et qui montrent comment nos sociétés civiles coopèrent l’une avec l’autre. C’est surtout grâce à ces contacts personnels que l’Allemagne et la France peuvent contribuer ensemble à la construction d’une Europe meilleure. Les contacts entre parlementaires revêtent eux aussi bien sûr une grande importance. Je suggère, parmi les nombreuses initiatives qui sont lancées, que nous ne nous rencontrions pas uniquement lors de célébrations solennelles mais que nous pratiquions une coopération encore beaucoup plus étroite dans notre travail quotidien, précisément dans la construction de l’Europe et bien sûr également avec le Parlement européen, dont le Président est parmi nous aujourd’hui.

Mesdames et Messieurs, l’amitié franco-allemande joue un rôle exceptionnel, non seulement pour nos deux peuples mais aussi pour l’Europe dans son ensemble comme nous en avons fait l’expérience. Je voudrais rappeler qu’en 1988, année du vingt-cinquième anniversaire du Traité de l’Élysée, le prix Charlemagne avait été décerné conjointement au Chancelier de la République fédérale d’Allemagne et au Président de la République française. Helmut Kohl et François Mitterrand avaient reçu ce prix ensemble.

Je suis heureuse que Richard von Weizsäcker, notre ancien Président fédéral, soit des nôtres aujourd’hui car c’est lui qui prononça à l’époque l’éloge des lauréats. Que dit‑il ? Je le cite : « En particulier leur rencontre » – il parlait d’Helmut Kohl et de François Mitterrand – « au mois de septembre 1984 sur les champs de bataille de Verdun est restée gravée dans notre mémoire. C’est là en effet qu’au cours de la Première Guerre mondiale avait combattu le père du Chancelier fédéral, et là aussi que le Président français, alors jeune soldat, avait été blessé au cours de la Seconde Guerre mondiale ». Dans cet éloge, Richard von Weizsäcker définissait également deux missions centrales pour la coopération franco-allemande : d’une part, la nécessité d’avancer sur « le chemin […] inévitable à long terme qui doit nous mener à l’union monétaire et politique » et, d’autre part, « dans la voie d’une politique commune en matière de sécurité » car « nul ne doit douter du fait que nous protégerons notre liberté si elle est menacée ».

Replaçons-nous un instant encore dans le contexte de 1988. C’était un an avant la chute du mur. Personne ne songeait alors que cela deviendrait si vite réalité. Helmut Kohl déclarait dans son discours de remerciement : « En avançant aujourd’hui avec un élan nouveau sur la voie de l’Union européenne, nous agissons également dans l’intérêt des hommes dans l’autre partie de notre continent – et dans l’espoir qu’un jour, ils pourront participer par libre autodétermination à la réalisation de cette œuvre de paix. »

Un peu plus d’un an après la remise du Prix Charlemagne à Helmut Kohl et François Mitterrand, et au moment même, d’ailleurs, du bicentenaire de la Révolution française, le mur de Berlin tombait. Aujourd’hui, notre chance pour nous, citoyennes et citoyens d’Europe du Sud et du Nord, de l’Ouest et de l’Est, c’est d’être unis au sein de l’Union européenne, comme nous l’avons déclaré solennellement à l’occasion du 50e anniversaire des Traités de Rome.

L’Allemagne et la France, c’est la particularité, se sont toujours considérées comme des forces motrices du développement de la construction européenne. Nous savons qu’une position franco-allemande commune ne fait pas tout dans l’Union des 27 mais que sans accord franco-allemand, il n’est guère possible ou du moins nettement plus difficile d’accomplir des progrès. C’est pourquoi rien ne change à cet égard, l’Allemagne et la France éprouveront encore à l’avenir cette même responsabilité commune – vis-à-vis de nos deux pays mais aussi et toujours dans le contexte européen.

Cela signifie que l’inquiétude manifestée naguère que l’Europe pourrait souffrir à cause de nous ne doit en aucun cas se confirmer mais qu’au contraire, nous avons le devoir d’agir dans l’esprit européen. Car nous sommes convaincus que l’Europe est notre avenir commun. Pas uniquement parce que l’Europe est une œuvre de paix – même si ce serait une raison suffisante : parmi nous, beaucoup n’ont pratiquement pas connu la guerre en Europe. Personnellement, je ne l’ai pas connue.

– Il y a encore la guerre au Kosovo. Nous mettons tout en œuvre pour qu’il n’y en ait bientôt plus. Je crois que nous ne connaîtrons tout de même bientôt plus de guerre au sein de l’Union européenne, Mesdames et Messieurs. –

Nous travaillerons de concert pour qu’au XXIe siècle aussi, l’Europe, dans un monde de sept milliards d’habitants qui ont leur propre conception de la vie, puisse se construire par elle-même, en termes de démocratie, en termes de liberté d’expression, en termes de liberté de religion et en termes de coexistence pacifique. Ce sont des valeurs que nous vivons ensemble et que nous ne remettons jamais en question. Je n’ai cessé de le dire, ces mois passés, lorsque j’étais en Grèce ou au Portugal : je me félicite que l’on ait le droit de manifester dans ces pays, que l’on n’y aille pas en prison pour cette raison et que l’on puisse y exprimer son opinion. Ce n’est plus un sujet de discussion en Europe et au sein de l’Union européenne. Et c’est un progrès.

Ensemble, nous œuvrons pour une Union européenne qui soit empreinte d’unité et de fraternité, de la force de la liberté et du respect de la dignité de l’individu. C’est ce qui nous guide, l’Allemagne et la France, encore aujourd’hui. Sur ce thème, j’en reviens à Richard von Weizsäcker, qui nous confiait dès 1988 deux missions on ne peut plus actuelles : premièrement, travailler à l’Union monétaire, deuxièmement, garder à l’esprit la politique de sécurité.

Concernant l’Union monétaire, je voudrais évoquer Jacques Delors qui avait signalé avec perspicacité, dès avant l’introduction de l’euro, qu’une coopération politique plus étroite – notamment en matière de politique économique – était de la plus haute importance. Oui, nous avons un pacte budgétaire, oui, nous avons un pacte de croissance, mais nous ne sommes pas encore au bout du chemin.

C’est pourquoi je suis heureuse que nous ayons convenu de formuler en mai des propositions pour une coopération économique plus étroite sur le modèle de notre économie sociale de marché, compétitivité d’une part et sécurité sociale de l’autre. L’Allemagne et la France accompliront ce travail en se basant aussi sur leurs différences d’approches et de traditions. Il est très intéressant que d’intenses efforts soient déployés à l’heure actuelle en France pour faire avancer un dialogue des partenaires sociaux. C’est la raison pour laquelle François Hollande et moi avons l’intention de proposer aux partenaires sociaux en Allemagne et aux partenaires sociaux en France d’examiner ensemble cette piste pour apporter une contribution à une économie sociale de marché.

Nous avons bien entendu une responsabilité concernant l’avenir financier de l’Union européenne. Comment voudrions-nous mettre en œuvre un pacte de croissance si nous ne disposions que de budgets annuels ? C’est pourquoi nous sentons là une responsabilité toute particulière. Il n’est pas question d’imposer quelque chose à qui que ce soit mais de dépasser nos divergences d’intérêts, de parvenir à un compromis et de faire ensuite une offre qui permette de résoudre cette tâche au sein de l’Union européenne pour les sept prochaines années.

Je suis très heureuse que nous ayons pu ouvrir de nouveaux chapitres dans certains passages de notre déclaration commune, par exemple dans notre coopération en matière de politique énergétique. Continuer à l’avenir à emprunter des chemins communs grâce à nos expériences en matière de développement des énergies renouvelables revêt à cet égard une importance primordiale.

Mesdames, Messieurs, un dernier exemple : nous souhaitons naturellement travailler en très étroite coopération concernant la régulation des marchés financiers, la supervision bancaire et, comme cela a été heureusement décidé aujourd’hui, l’introduction d’une taxe sur les transactions financières. Car les citoyens de nos deux pays, en Allemagne et en France, tout comme dans d’autres pays européens, n’accepteront pas que l’essence même de l’économie sociale de marché soit détruite parce que partout sur la planète, des forces non régulées peuvent anéantir, par la spéculation et l’absence totale de régulation, tout ce que les hommes et les femmes créent par leur travail. Cela ne doit pas se produire. L’État est le garant de l’ordre ; c’est là notre conception commune. Ce sont là nos contributions pour travailler à l’union politique.

De même, nous faisons face à des défis entièrement nouveaux en matière de sécurité. Richard von Weizsäcker ne pouvait pas deviner, en 1988, que nous serions aujourd’hui confrontés à des terroristes islamistes dans des conflits asymétriques qui mobilisent toutes nos forces. Relever ensemble ces défis va pourtant de soi, à nos yeux. C’est pourquoi l’Allemagne est aux côtés de la France concernant l’intervention au Mali. C’est pourquoi nous soutenons la France. Tout comme nous avons compris que notre sécurité doit aujourd’hui être également défendue en dehors des frontières de l’Europe, j’aimerais dire aujourd’hui devant vous : nous remercions nos soldats, français et allemands, qui sont à cette heure en opération, et leur souhaitons à tous de rentrer sains et saufs chez eux.

Mesdames, Messieurs, chers collègues, de grands chantiers nous attendent encore. François Hollande et moi avons eu l’occasion, hier, de discuter de l’avenir de l’Europe avec 200 jeunes. Leur façon d’appréhender avec tant de naturel ce que nous avons accompli – la liberté de circulation, l’apprentissage des langues, l’utilisation des programmes européens comme Erasmus et bien plus encore – est pour moi une source d’encouragement : un signe que nous aurons la force de relever les défis de l’avenir. L’Allemagne et la France, de concert.

Merci d’être là, ensemble, aujourd’hui.

jeudi, 24. janvier 2013

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